Happiness is a warm gun

Il y a un peu plus de cinquante ans, les Beatles sortaient le single “Love Me Do/PS I Love You ”.

J’avais quatorze ans, je ne m’en suis pas trop aperçu. J’ai rattrapé le wagon un peu plus tard avec “ From Me To You ”. À ma grande honte, j’ai connu la version mignonette de Claude François avant l’originale.

Pendant ce demi-siècle, les Beatles ne m’ont jamais lâché. J’ai appris l’anglais, en partie, dans leurs chansons, ainsi que dans celles de Bob Dylan. J’ai beaucoup écrit sur eux. Quand je mourrai, on jouera des musiques autour de mon cercueil. Il y aura “ Hey Jude ”, l’une des dix chansons les plus fortes du XXe siècle. Ca j'aurais pu l'écrire mais, c'est écrit par Bernard Gensane ainsi que l'article qui suit.

Une chanson de l’album blanc qui mérite une analyse de Bernard Gensane Professeur à l’Université de Poitiers (l'article entier sur l’album blanc n'est plus en ligne!)

Je me souviens avoir acheté cet album lors de sa sortie en Espagne à la belle époque du dictateur (caudillo) Franco. Donc je me suis retrouvé avec un album sans les paroles, au cas où la lecture des paroles de Revolution one ou 9 aurait donné des idées.

Chansons qui a valu bien des reproches des gauches de l’époque pour son manque d’engagement, le message était, en gros

« nous ne voulons pas de révolution si elle s’accompagne de violence!

But when you talk about destruction Dont you know that you can count me out

Mais à cette époque poque, Internet ne faisait même pas parti des futurs possibles ou des possibilités du futur, je n’en savait rien. J’ai pu quand-même les recopier à la main sur le disque d’un ami (je ne sais plus lequel mais comme c’était en 69 j’ai ma petite idée) qui l’avait acheté au Maroc.

C’est pas qu’au Maroc, il n’y avait pas de censure, mais l’album en vente « Au Clavecin » était celui fabriqué en France.

 

Extrait de l’article de Bernard Gensanne:

Cette chanson est à ce point complexe, sa structure musicale tellement irrégulière qu’elle nécessita quatre-vingt-quinze prises. Elle commence comme une folk song en mineur ( » She’s not a girl who misses much « ), se poursuit sur le mode d’un blues éthéré ( » I need a fix ’cause I’m going down « ), puis se passe à un rythme de rock lent ( » Mother Superior jump the gun « ), avant de s’achever en majeur, John chantant » Happiness is a warm gun « , accompagné par ses deux camarades qui, tels les Platters dans les années cinquante, le soutiennent avec des » Bang bang, shoot, shoot « . Le style Platters s’accommode de paroles surréalistes ( » She’s well acquainted with the touch of the velvet hand like a lizard on a window pane » et d’une prise de position très nette sur la prolifération des armes à feu aux États-Unis ( » Happiness is a warm gun « ).

 

Lennon a trouvé le titre de sa chanson dans une affiche publicitaire pour la America’s National Rifle Association24. A contrario, une phrase telle » A soap impression of his wife which he ate and donated to the National Trust » est du pur esprit Goon Show(1). Lennon détourna le slogan publicitaire en lui faisant faire un petit détour par la drogue et le sexe. Les initiés savaient que le » gun » en question était une seringue. La phrase » I need a fix ’cause I’m going down, down to the bits that I left uptown » était tellement explicite que la chanson fut interdite sur toutes les ondes.

 

Accessoirement, le » gun » figurait l’attribut viril, en érection ( » warm « ) du chanteur. D’où le vers » Mother Superior jump the gun « . Mother Superior était le surnom que John donnait affectueusement à sa compagne Yoko Ono. Mais il pouvait aussi s’entendre – Lennon était décidément très en verve – comme le sexe de la femme : » Happiness is a warm gun/cunt « .

 

Une chanson aux paroles aussi ambigues, aux images aussi décalées méritait bien cinq changements de clé en 2 minutes 43. En si peu de temps, le chanteur alternait déprime, ironie, désespoir, angoisse et espoir. En alliant certains maniérismes du rock innocent des années cinquante à une critique féroce de la violence de la société américaine, Lennon se moquait de la légèreté de la musique populaire de la décennie précédente et jetait un regard ironique sur les chansons à message de la deuxième moitié des années soixante. Mais on peut se demander si la forme ne l’emportait pas sur le fond, si le message ultime de la chanson n’était pas que la fragmentation est inhérente au monde, donc aux discours, en d’autres termes qu’une vision cohérente, englobante de la société est utopique.

 

(1) John Lennon était fan du Goon Show, émission de radio satirique des années cinquante, et en particulier de Peter Sellers, qui y fit de fracassants débuts de comique et d'imitateur. Il a dû donc apprécier les reprises d'un genre particulier que fit son idole de certaines chansons des Beatles.

Pas de clip mais la version officielle.